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24 septembre 2026

Surpoids, obésité et marginalisation sociale : ce que dit la recherche

Surpoids, obésité et marginalisation sociale : ce que dit la recherche

Vivre dans un corps plus gros que la moyenne s’accompagne, pour la plupart des gens concernés, d’une expérience qu’on aborde rarement : le regard des autres, et ses conséquences bien réelles.

Une expérience largement partagée, pas isolée

Aux États-Unis, une étude (Prunty et al., 2020) a mesuré que 68 % des adultes vivant avec l’obésité ont vécu au moins une expérience de stigmatisation liée à leur poids. Ce n’est pas un phénomène marginal ou propre à un pays : une étude menée dans six pays industrialisés — Canada, Australie, France, Allemagne, Royaume-Uni, États-Unis (Puhl et al., 2021) — a mesuré qu’au moins 61 % des personnes engagées dans un programme de perte de poids rapportaient avoir vécu une expérience de ce type.

Cette stigmatisation prend plusieurs formes : remarques dans l’entourage, discrimination à l’embauche, mais aussi, plus surprenant, une discrimination mesurée jusque dans le soin lui-même. Une étude canadienne (2020, données de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes) a montré que les personnes avec un IMC plus élevé rapportaient significativement plus de discrimination en contexte médical que les autres — ce qui les conduit, dans certains cas, à éviter les soins de santé.

Un paradoxe documenté

L’idée reçue voudrait que la stigmatisation pousse à réagir, à “se prendre en main”. La recherche montre l’inverse : elle contribue à maintenir la situation plutôt qu’à la faire évoluer (Tomiyama, 2014 ; Hunger et al., 2015).

Le mécanisme est le même que celui déjà vu dans les articles précédents. La stigmatisation est une source de stress. Et le stress alimente justement les mécanismes qui rendent la perte de poids plus difficile — l’alimentation émotionnelle, la restriction rigide, l’évitement. Autrement dit : juger quelqu’un sur son poids ne l’aide pas à en changer, ça complique la situation.

Une identité, pas seulement une habitude

Ce que la stigmatisation abîme ne se limite pas à un jugement extérieur. Avec le temps, elle peut être intériorisée : la personne finit par s’appliquer à elle-même les mêmes stéréotypes négatifs que ceux qu’elle a subis de l’extérieur. Ce phénomène, documenté sous le nom de stigmatisation intériorisée du poids (Pearl & Puhl), suit une progression identifiée par la recherche : prise de conscience du jugement, adhésion à ce jugement, application à soi-même, puis dévalorisation de soi.

C’est là que se joue un point souvent sous-estimé : cette identité, une fois installée, ne disparaît pas du jour au lendemain — même quand le poids change. Le sociologue Erving Goffman parlait d’“identité abîmée” pour décrire ce que vit une personne stigmatisée : une partie de la façon dont elle se voit elle-même reste construite autour du jugement reçu, bien après que la situation extérieure a évolué. Changer de comportement ne suffit donc pas toujours à changer d’identité — c’est un travail à part entière, distinct de la perte de poids elle-même.

Le mythe du manque de volonté

Le point de départ de toute cette recherche est simple à énoncer, mais difficile à faire admettre : être en surpoids ou en obésité n’est pas un choix. La Haute Autorité de Santé définit l’obésité comme une maladie chronique, aux causes multifactorielles — génétiques, métaboliques, environnementales, psychologiques — et non comme le résultat d’une décision individuelle.

C’est précisément ce que 45 % des personnes interrogées en France ne reconnaissent pas encore, selon l’INSERM, en associant l’obésité à un manque de volonté.

Même les professionnels de santé ne sont pas épargnés

Une étude de l’University College London, publiée dans la revue Obesity, a documenté que des professionnels de santé eux-mêmes attribuent à leurs patients en surpoids ou obèses des traits comme la paresse, le manque de maîtrise de soi, la malhonnêteté ou une mauvaise hygiène — des stéréotypes, pas des observations cliniques.

Ce que ça change dans une prise en charge

Un professionnel conscient de ce mécanisme ne l’applique pas à son propre jugement — mais il sait aussi que la personne en face de lui a probablement déjà rencontré ce jugement ailleurs, parfois même dans un cadre médical. Ce n’est pas un détail de posture : la manière dont un patient est reçu — jugé ou non — a une influence directe sur sa disposition à revenir, à suivre un conseil, à ne pas abandonner en cours de route. C’est tout l’enjeu d’un accompagnement construit sans jugement.

Ma position là-dessus

Ça me frustre, et ça m’énerve. J’ai vu des collègues se faire stigmatiser à cause de leur poids : “elle est en surpoids, pourquoi je suivrais son conseil ?”

Le pire dans tout ça, c’est que ces critiques ne sont souvent que le reflet de la personne qui les formule. Le jugement porté sur la corpulence est éminemment culturel, et il a beaucoup varié dans l’histoire : au Moyen Âge, période de disettes, les formes rondes étaient associées à la richesse et à la santé — l’historien Georges Vigarello le rappelle, le gras était alors signe d’abondance, comme il l’est encore aujourd’hui dans certains pays émergents. De mon côté, j’ai aussi observé, dans certains pays d’Asie, des enseignes de vêtements féminins qui ne proposent qu’une seule taille — une norme corporelle si stricte qu’elle en devient absurde.

Un jugement est porté sans connaître l’histoire de la personne. Comme je l’ai dit plus haut, être en surpoids ou en obésité n’est pas un choix. De nombreux facteurs peuvent l’influencer, et les réduire à un manque de contrôle ou de volonté est une erreur. Des remarques comme “t’aurais pas pris du poids ?”, “t’es serrée dans tes habits”, “tu manges trop” ne font qu’accentuer le sentiment de mal-être. Elles laissent des traces, parfois des traumatismes, et renforcent la fixation sur le poids plutôt que de l’apaiser.


Sources

  • Prunty et al., 2020 — prévalence de la stigmatisation liée au poids chez les adultes obèses aux États-Unis
  • Puhl, R.M. et al., “Weight stigma in six industrialized countries”, 2021
  • Tomiyama, A.J., 2014 ; Hunger, J.M. et al., 2015 — la stigmatisation comme facteur de maintien du poids
  • Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes, 2013 — discrimination liée au poids dans le système de soins
  • Pearl, R.M. & Puhl, R.M. — modèle de la stigmatisation intériorisée du poids
  • Goffman, E. — concept d’identité abîmée (Stigma: Notes on the Management of Spoiled Identity)
  • Haute Autorité de Santé (HAS) — définition de l’obésité comme maladie chronique multifactorielle
  • University College London, étude publiée dans Obesity — stéréotypes des professionnels de santé envers les patients obèses
  • INSERM — adhésion du public français à l’idée que l’obésité est due à un manque de volonté
  • Vigarello, G. — histoire des représentations du corps et de la corpulence